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jeudi 2 février 2012

revue Agone 47, Les théories du complot

Agone 47

Agone 47
Les théories du complot
Coordination Miguel Chueca
Agone
2012


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SOMMAIRE
Éditorial : De quelques idées reçues sur les « théories du complot » et de quelques arguments pour y objecter, Miguel Chueca
Une superstition moderne : la fausseté en soi des théories de la conspiration, Charles Pigden
L’Histoire, comme nous la connaissons d’après des documents originaux et telle qu’elle fut établie par les meilleurs historiens, est tissée de conspirations. Si, comme le veut la superstition moderne, les théories de la conspiration sont par nature folles, suspectes ou invraisemblables, alors l’histoire telle que nous la connaissons est un ramassis de non-sens – ce qui est fou, suspect et invraisemblable. La majeure partie de ce que nous croyons savoir de l’histoire de l’Angleterre, comme d’autres pays, serait systématiquement trop entachée de conspirations pour inspirer la confiance. Mais l’histoire n’est pas un amas de non-sens – de manière générale, elle n’est pas non plus folle, suspecte ou invraisemblable. Par conséquent, cette superstition moderne n’est qu’une superstition et il n’y a rien de fou, suspect ou invraisemblable dans la nature même des théories de la conspiration – bien qu’évidemment, certaines d’entre elles soient folles, suspectes ou invraisemblables.
Conspirations ou institutions ? Le 11-Septembre et au-delà, Michael Albert et Stephen Shalom
Une fois qu’on pénètre sur le terrain des adeptes des théories du complot, on est sur une sorte de pente savonneuse puisque qu’aucune des contre-preuves avancées ne sera jamais suffisante et que chaque information pourra être réinterprétée au moyen de nouvelles affirmations. On raconte une histoire (apocryphe) à propos d’une conférence donnée par Bertrand Russell. Une fois celle-ci terminée, une vieille dame se lève et dit : « Vous avez dit un tas de choses justes, mais sur l’univers, vous êtes à côté de la plaque. En fait, tout ce que nous voyons se trouve sur le dos d’une tortue géante. » Russell demande à son tour : « D’accord, mais sur quoi repose la tortue ? » Et la vieille dame de rétorquer : « Mais sur une autre tortue, plus grande que la première. » Russell demande alors sur quoi repose cette autre tortue et la dame de répondre : « Il n’y a que des tortues, du haut en bas. »
Les théories du complot fonctionnent souvent sur ce même modèle. Si une première affirmation ne marche pas, ça n’a pas d’importance : il suffit d’en fabriquer une autre.
À l’époque de l’irrationalité. Les conspirationnistes du 11-Septembre et le déclin de la gauche américaine, Alexander Cockburn
Ce que Barrett et Collins démontrent brillamment, ce sont les réelles conspirations de la corruption à porter au compte de Giuliani : le favoritisme à l’égard de Motorola qui équipa les pompiers de radios qui ne marchaient pas ; l’habileté de la Port Authority à lésiner sur les mesures de protection contre le feu, cet échec majeur qu’a été l’incapacité à mettre sur pied un commandement d’urgence unifié qui aurait permis aux policiers et aux pompiers de communiquer entre eux ; que de nombreux pompiers n’entrent pas inutilement à l’intérieur des Tours ; et enfin que les opérateurs des urgences ne disent pas aux gens qui se trouvaient dans ces mêmes Tours de rester sur place.
Voilà quel est le monde politique réel, dans lequel Giuliani et compagnie n’ont jamais été tenus pour responsables. Les conspirationnistes méprisent le monde réel parce qu’ils accordent à Bush, Cheney et autres néo-conservateurs un statut si élevé qu’ils en font des sortes d’archidémons de l’histoire des États-Unis, au lieu d’y voir une équipe de plus de gestionnaires de l’Empire, un groupe d’une stupidité et d’une incompétence plutôt supérieures à la moyenne.
L’assassinat de JFK : la phobie de la conspiration à gauche, Michael Parenti
Les gens atteints de la phobie des conspirations aiment à demander : « Pensez-vous vraiment qu’il y ait un groupe de gens assis dans une salle en train de comploter ? » Cette image est tellement absurde qu’elle ne résiste pas à une seconde d’examen. Mais où diable les puissants pourraient-ils se réunir ? Sur les bancs des squares ? Sur les chevaux de bois des manèges ? Non, ils se rencontrent bel et bien dans des salles : dans les salles de réunion des entreprises, du Pentagone, dans les meilleurs restaurants, les plus beaux lieux de villégiature et les plus belles propriétés, dans les grandes salles de conférence de la Maison-Blanche, de la NASA, de la CIA et d’ailleurs. Et en effet, ils y complotent volontairement – même s’ils appellent cela « planifier » et « développer des stratégies » – et ils le font dans un grand secret, résistant de toutes leurs forces aux révélations publiques. Afin de rendre le monde plus sûr pour ceux qui le dominent, les personnalités politiques de la classe des possédants ont créé un système de sûreté nationale qui dépense des milliards de dollars et nécessite le travail d’un grand nombre de personnes.
Les attentats du 11 mars 2004 à Madrid et les « théories de la conspiration », Miguel Chueca
La remise en cause de la « version officielle » des événements du 11-Mars a suscité l’apparition de trois théories de la conspiration : 1) celle qui, derrière le groupe islamiste de Madrid, voit la main des services secrets marocains ; 2) celle qui postule l’intervention de l’ETA, non plus seule mais de concert avec les islamistes ; 3) celle qui suggère l’intervention de certains secteurs « dévoyés » des services de sécurité espagnols, c’est-à-dire l’équivalent pour l’Espagne de la thèse américaine de l’inside job. Cependant, bien avant de se situer dans les arguments et les procédés dont ont usé leurs porte-parole, la spécificité des « théories alternatives » du 11-Mars doit être cherchée dans la répercussion dont elles ont bénéficié auprès de l’opinion publique, grâce à l’appui de très grands médias comme le quotidien El Mundo et une des principales chaînes de radio du pays, la COPE, propriété de l’épiscopat espagnol.
Le Tea Party : un mouvement protestataire financé par des milliardaires, Pierre Guerlain
Le Tea Party, contrairement à ce que les médias dominants en ont fait, s’inscrit donc dans une longue tradition réactionnaire appelée par commodité, mais de façon problématique, « populiste », qui cherche à annuler toutes les conquêtes sociales du XXe siècle. Sur le plan des théories du complot, il s’inscrit dans la lignée de l’anticommunisme des années 1950, de l’anti-catholicisme du milieu du XIXe siècle, et de l’antimaçonnisme du début du XIXe siècle. Aujourd’hui ce que l’on appelle de façon également problématique l’islamophobie fonctionne comme une théorie du complot, qui est bien souvent une forme de racisme anti-Arabes voire antimusulmans mais n’est pas nécessairement de nature religieuse. L’ennemi mobilisateur officiel est le socialisme imaginaire d’Obama ou sa foi musulmane également fantaisiste. La contestation s’organise, sur le plan rhétorique, autour de l’impôt et du déficit budgétaire des États-Unis qui serait responsable des difficultés de la classe moyenne.
Usages médiatiques d’une critique « savante » de « la théorie du complot », Henri Maler et Patrick Champagne
Une critique sérieuse, c’est-à-dire argumentée et reposant sur des faits précis, se doit d’enquêter, de citer les déclarations et les commentaires de journalistes à l’appui des analyses, de compter les invitations dans les émissions, de mettre en évidence les échanges de services et les connivences, bref de faire apparaître des relations objectives à partir de la désignation de personnes qui ne cultivent guère leur anonymat et qui ne peuvent pas être dégagées de toute responsabilité individuelle. Dans cet univers social (comme dans tout autre), les relations objectives que l’on cherche à mettre en évidence passent en grande partie par des relations interpersonnelles qu’il n’y aurait aucun sens à passer sous silence. On comprend dès lors pourquoi la dénonciation de la « théorie du complot » trouve un écho favorable, notamment chez ceux qui occupent une position éminente dans les médias : elle permet de disqualifier toute analyse qui les désigne nommément et de se débarrasser à peu de frais de toute critique effective des médias.
HISTOIRE RADICALE
Le chemin de la vérité. André Prudhommeaux, l’incendie du Reichstag et la défense de Marinus Van der Lubbe, Charles Jacquier

jeudi 17 septembre 2009

Agone 41 et 42 « Les intellectuels, la critique & le pouvoir »





Agone 41 et 42
« Les intellectuels, la critique & le pouvoir »
Coordination Thierry Discepolo, Charles Jacquier & Philippe Olivera

L’« intellectuel » serait forcément « de gauche » ; il œuvrerait « naturellement » au seul service des dominés ; surtout, son action serait désintéressée. Quelques rappels historiques écornent vite cette belle image ; surtout ils montrent comment ont changé les valeurs au nom desquelles on s’« engage » pour quelles « nobles causes ». Un peu d’actualité montre combien les fonctions remplies sont toujours plus publiquement rentables.
Ce recueil revient sur les rôles qui ont porté certains intellectuels au cœur de mouvements de libération, qui n’ont parfois libéré qu’eux-mêmes, au sein d’une lutte des classes dans laquelle ils n’ont souvent jamais que changé de camp.



SOMMAIRE

Orwell et la dictature des intellectuels James Conant
Traduit & présenté par Jean-Jacques Rosat
Pour Orwell, le rapport des systèmes totalitaires aux « vérités » se limite à truquer les statistiques, trafiquer les photos et modifier les manuels d’histoire. Dans l’Angsoc de 1984, en revanche, ces pratiques deviennent une seconde nature et sont légitimées par les intellectuels. Conant met en évidence le « scénario totalitaire » de la formation des croyances, où ce qui rend un énoncé vrai ou faux n’est pas sa comparaison avec la réalité ou avec les faits mais sa conformité ou non avec le système de règles en vigueur dans une communauté donnée. Ce qui a pour conséquence majeure de justifier par avance tous les cynismes et toutes les manipulations : il devient impossible de concevoir pour les intellectuels un autre rôle que celui de produire les normes de « vérité » qui assureront leur domination sur les esprits.

Le rôle de l’intelligentsia au sein des partis politiques marxistes
Introductions aux analyses de Makhaïski, Jean-Pierre Garnier
Présentation par Charles Jacquier
— Anciens et nouveaux maîtres (1905)
— Sur les intérêts de classe de l’intelligentsia (1898)
Ce qui surprend le plus dans les thèses de Makhaïski, c’est leur extraordinaire actualité. Dès le début du XXe siècle, en effet, celui-ci décèle dans le socialisme « l’idéologie d’intellectuels qui tirent avantage de la position charnière qu’ils occupent au sein de la société capitaliste – par le contrôle de la production et la gestion de l’économie – ainsi que de leur monopole des connaissances, pour tenter de s’ériger en nouvelle classe dominante. Cette classe ascendante de capitalistes du savoir serait limitée dans ses visées par le cadre étroit du capitalisme traditionnel et se servirait donc de la cause ouvrière afin de promouvoir ses propres intérêts ». Les décennies qui suivirent allaient confirmer le bien-fondé de cette thèse.

Ante Ciliga & la nouvelle classe dirigeante soviétique
Présentation par Charles Jacquier
— « Se peut-il que toi aussi, Lénine, tu aies préféré la bureaucratie victorieuse aux masses vaincues ? »
Ce texte revient sur « l’énigme de la révolution russe », que Ciliga définit sous la forme d’une question : « Comment a-t-on réussi à abolir en fait tout ce qui constitue la révolution d’octobre tout en conservant les formes extérieures ; à ressusciter l’exploitation des ouvriers et des paysans sans rétablir les capitalistes privés ni les propriétaires fonciers ; à commencer une révolution pour abolir l’exploitation de l’homme par l’homme et à la terminer en instaurant un type nouveau d’exploitation ? » La réponse à cette question se trouve dans la place prépondérante qu’y tint une intelligentsia cristallisée en bureaucratie de parti comme nouvelle classe dirigeante du capitalisme d’État.

Une critique prolétarienne de la bureaucratie révolutionnaire. Les analyses de Bruno Rizzi
Présentation par Charles Jacquier
Textes traduits de l’italien par Miguel Chueca
— À propos de « La Circulaire », Paolo Sensini
— La Circulaire (1950), Mario Mariani & Bruno Rizzi
— Étudiants & ouvriers (1968), Bruno Rizzi
Soucieux des exigences d’une réelle émancipation, Bruno Rizzi a poursuivi sa « critique prolétarienne de la bureaucratie soviétique » avec celle du « Parti », incarnation de la raison dans l’Histoire, contre lequel on ne pouvait aller, sauf à se condamner à l’inexistence. Aux côtés de l’écrivain Mario Mariani, il questionne la bureaucratie des partis « révolutionnaires », qui transformait des organisations censées lutter contre le capitalisme et la société dominante en instrument d’oppression des masses qu’elles prétendaient représenter grâce à la coupure entre dirigeants et simples militants et l’imposition d’un ordre hiérarchique et centralisé : le dévouement de la base permettait au sommet de tirer les marrons du feu, que ce soit pour perpétuer ses habitudes ou s’imposer dans des circonstances favorables.

Régis Debray, « Maître ès renégats ». Exercice d’admiration Thomas Didot (et Guy Hocquenghem)
Il est sans doute peu de mots aussi étrangers à une personnalité d’exception comme Régis Debray que celui de « conviction ». Et même quand il recopie un poncif comme « Les meilleurs penseurs sont ceux qui pensent contre eux-mêmes » (Le Scribe), c’est pour en faire le contraire d’un appel au doute. Chez quelqu’un d’aussi (bien) élevé, « penser contre soi-même » est un blanc seing que s’offre le joueur pour anticiper les fluctuations du baromètre des positions. Quelle cause Debray n’a-t-il pas trahie, au nom de laquelle il a obtenu que lui soit fourni un marchepied, qu’il laissera bientôt pour un autre ? La seule pour laquelle il court : lui-même. Ajoutons donc la gratitude aux louanges pour la démonstration qu’il nous offre : révéler les intentions de ceux qui servent et se servent des individus de son espèce.

Sollers tel quel Pierre Bourdieu
Suivi de Faits & gestes. Cursus honorum sollersien (1957–2007) Philippe Olivera & Thierry Discepolo
Ce type d’exercice a toutes les chances de recueillir, d’un côté, l’accusation de flicage vulgaire et de misérable acharnement qui passe à côté de l’essentiel : l’œuvre d’un immense écrivain français ; et de l’autre, des soupirs de lassitude devant la vanité d’une énième dénonciation qui ne va convaincre que les convaincus. Mais entre ces deux pôles se trouvent la plupart d’entre nous : ceux qui, contemplant du haut de cette chronologie le demi-siècle de nuisance que constitue le plan de carrière de Sollers, vont en prendre toute la mesure. D’une remarquable entreprise d’abolition de toute forme de cohérence comme de la manière dont on fait fructifier les placements symboliques et financiers. Et comment le plus honorable et le moins respectable se côtoient publiquement au plus grand bénéfice réciproque.

François Furet entre histoire & journalisme (1958–1965) Michael Scott Christofferson
Traduit de l’anglais par Françoise Jaouën
La nouvelle position de Furet comme provocateur aux marges de la gauche socialiste est renforcée par l’évolution de ses rapports avec le PCF qui résulte de la publication de La Révolution française. Certes, ce n’est pas la première fois que Furet critique le PCF et ses intellectuels, mais il le faisait autrefois sous un pseudonyme. En dévoilant son identité en 1965, Furet met vraiment un terme à l’épisode communiste de son parcours personnel. Avec La Révolution française, il amorce un tournant décisif, devient un historien révisionniste de la Révolution et se tourne vers la gauche centriste libérale en exploitant la nouvelle configuration du champ intellectuel et court-circuitant la caution universitaire, au fondement de la réputation de ses pairs. Ce chamboulement de l’historiographie révolutionnaire ne sera pas sans conséquence, y compris jusqu’à nos jours.

Genèse sociale de Pierre Rosanvallon en « intellectuel de proposition » Christophe Gaubert
Alors qu’il n’est plus très éloigné de sa chaire au Collège de France, Pierre Rosanvallon déclarait qu’au milieu des années 1970 il voulait déjà réaliser « un travail intellectuel original et de fond ». Depuis lors, il s’est illustré par des publications à tonalité mi-pédagogique, mi-thérapeutique ; et il s’honore d’être reconnu pour une « œuvre » qui, lui ayant coûté de longues heures de fréquentation de la Bibliothèque nationale, délivre au lecteur une prose sentencieuse sur le destin de « nos démocraties ». Ce mélange contribue à expliquer son succès sur le marché scolaire et sur le marché intellectuel de grande diffusion, qui allait lui permettre de promouvoir la figure de l’« intellectuel de proposition » contre la figure de l’« intellectuel critique ».

Radical, chic, et médiatique Adam Garuet
Il y aurait consensus sur le fait qu’une vague de penseurs allant d’Alain Badiou à Toni Negri en passant par Slavo Zizek, Giorgio Agamben et Alain Brossat participe à relégitimer la violence politique. Comment expliquer la bienveillance des journaux pour cadres branchés à leur égard ? Si les marques d’un élitisme prétentieux n’ont pas été relevées chez ces intellectuels radical-chic, c’est parce qu’il est au principe de l’attirance des lecteurs à qui s’adresse d’ordinaire ce genre de produit. Leur tendance à l’emphase est donc ajustée aux attentes des journalistes moins parce qu’elle rencontre leur goût de la subversion que parce qu’elle comble leur souci de distinction. C’est ainsi que les postures radical-chic communient dans le rejet des questions de stratégies et des formes traditionnelles de lutte politique.

Sur la fonction de deuxième et de troisième couteaux (de poche)
À propos de l’« intellectuel de Région » Thierry Fabre, de Jérôme Vidal et de sa « puissance d’agir », de Pascal Blanchard en « free lance researcher »
Camille Trabendi
Ce texte désigne « des personnes pour autant qu’elles sont la personnification de positions ou de dispositions génériques ». Et ceci dans le but de rendre « difficiles certaines formes de terrorisme ». Et d’abord celle du débat « démocratique », où tout conflit d’intérêts est réduit à un jeu sans enjeux d’opinions contradictoires, qui n’engagent pas plus leurs auteurs (autorisés) que la mise en pratique de leurs idées (autorisées). Mais ce texte ne prétend à aucune grandeur, voulant au contraire donner à l’attaque ad hominem ses lettres roturières. Et ce pour substituer au désenchantement proverbialement attaché à la critique radicale l’optimisme qu’offrent les satisfactions de l’efficacité.

Sur la responsabilité sociale du savant Alexandre Grothendieck
Introduction par Charles Jacquier
Si quelques faibles « esprits forts » ont pu gloser sur la folie d’un personnage hors norme, aux yeux du mathématicien Grothendieck, le militantisme est avant tout un engagement existentiel pour un véritable changement social au profit du plus grand nombre et dont il faut payer le prix. Pour lui, le savoir est un instrument à mettre au service de tous. Cet engagement est donc tout sauf un moyen détourné de « faire carrière » et, après quelques excès de jeunesse aisément pardonnables aux fils et filles de bonne famille, de rentrer dans le rang, auréolé de ces hauts faits, ressassés ad nauseam, par ceux pour qui la culture n’est que la forme la plus achevée de la distinction sociale et la carte d’accès au monde des dominants.

« Dire la vérité au pouvoir au nom des opprimés » Gérard Noiriel
Entretien par Thierry Discepolo & Philippe Olivera
J’ai essayé de montrer que l’espace public s’était construit à la fin du XIXe siècle grâce aux moyens de communication de masse, qui fabriquent le « sens commun » politique parce qu’ils touchent le plus grand nombre. Les affrontements entre « intellectuels de gouvernement » et « intellectuels critiques » sur valeurs républicaines vs racisme républicain illustrent à mes yeux le fait qu’ils peuvent polémiquer parce qu’ils parlent un langage commun, qu’ils ont emprunté au champ politico-journalistique. Il en va de même pour la question raciale : ce ne sont pas les intellectuels qui ont joué le rôle déterminant dans l’« ethnicisation du discours social » mais les grands médias. Le rôle de l’« intellectuel spécifique » est de « déconstruire » ces catégories de façon à laisser aux citoyens d’autres possibilités d’affiliation, de revendication.

« Le philosophe, les intellectuels, la presse et le citoyen » Jacques Bouveresse
Entretien par Thierry Discepolo
J’ai toujours eu du mal à comprendre la façon dont, à l’époque que l’on peut appeler celle du « Tout est politique », la politique a pu être acceptée et fonctionner, pour une bonne partie du monde intellectuel, comme une sorte de théologie de remplacement. Il est particulièrement difficile, pour un intellectuel qui croit à l’importance de vertus comme l’honnêteté intellectuelle et une certaine sensibilité à la vérité, et qui est épris de clarté et de précision, de prendre réellement au sérieux la politique, tellement le langage politique et la pratique politique donnent à première vue l’impression de représenter en permanence à peu près le contraire exact de cela : l’équivoque, la duplicité, le mensonge, l’approximation, le vague, la rhétorique creuse et, dans bien des cas, le non-sens pur et simple.

Le constructivisme comme outil de pouvoir aux mains des intellectuels Jean-Jacques Rosat
Le succès du constructivisme de la connaissance parmi les intellectuels tient au fait qu’il leur donne du pouvoir. D’abord à l’intérieur du monde académique : si vous affirmez que telle théorie en physique ou en biologie doit la reconnaissance dont elle jouit non à sa vérité mais à divers facteurs sociaux et historiques que vous vous faites fort d’exhiber, vous assurez la supériorité de votre discours sur les sciences en question sans avoir besoin de rien en apprendre sérieusement. Ensuite du pouvoir tout court, dans la vie sociale et politique, en tant professionnel de l’usage du langage : s’il n’y a pas de faits et pas de réalité objective susceptible de constituer un régulateur pour ce que nous disons, qui pourrait encore imposer des limites à la rhétorique et au pouvoir des mots ? Et à ceux qui détiennent le pouvoir sur les mots.

Vous avez dit « anti-intellectualisme » ? Philippe Olivera
Comme le relèvent Julliard et Lindenberg, la question qui se joue autour de ce qu’ils appellent « les anti-intellectualismes » est celle des « prétentions illégitimes des clercs au pouvoir temporel » – tout savant quittant sa tour d’ivoire tombera sous le coup de l’accusation de faire carrière dans le monde. On comprend alors l’intérêt de distinguer les « péchés véniels » des intellectuels épinglés par un Péguy – en l’occurrence Durkheim ou Lavisse, pour leur compromission avec l’appareil d’État de la IIIe République – et les « péchés mortels » des intellectuels compromis dans l’aventure « totalitaire » (indistinctement fasciste ou communiste) : se placer soi-même du côté du « véniel » ; mais aussi suggérer que tout acharnement contre les premiers cache mal une volonté inavouable d’excuser les seconds..

(Auto-)dérision Alain Accardo
Présentation de Thierry Discepolo
— Sur l’action politique du Penseur critique
— Mettons-nous autour d’une table !
Notre monde est désormais un vaste salon où l’on cause, le règne du débat permanent. On débat à deux, à cent, à dix mille, en face à face ou par médias interposés ; on parle de tout, de rien, pour un oui, pour un non, on dit une chose et son contraire, on noie le poisson, on subtilise, on alambique, on quintessencie, on sophistique, on nuance, on dialectise, on disserte et on dissèque, on jargonne, on charabiase, on pilpoulise, on escobarde et on babélise, à l’infini, à perte d’haleine, à perte de sens, on parle pour parler, on parle pour se faire voir plus encore que pour se faire entendre, on parle surtout parce qu’on n’a rien à dire, pour éviter de penser, pour éviter qu’il y ait « un blanc » pendant lequel, qui sait, on pourrait se remettre à réfléchir. On parle pour différer indéfiniment le moment d’agir.

mardi 4 août 2009

en ligne: "Les guerres de Karl Kraus"

Responsable(s) du colloque : Jacques Bouveresse et Gerald Stieg.

Date et lieu du colloque : mardi 29 mars 2005 - Collège de France - Colloque organisé par la chaire de Philosophie du langage et de la connaissance.

Les vidéos du colloque sont visibles ici http://www.archivesaudiovisuelles.fr/420/liste_conf.asp?id=420

Lire ici http://revueagone.revues.org/index479.html les actes du colloque publiés dans la Revue Agone 35 et 36 « Les guerres de Karl Kraus »